lundi 29 mai 2023

La République jusqu'au bout

On peut tout lui faire dire à la République et beaucoup dans l’Histoire ne s’en sont pas privés en tordant les valeurs qui lui sont attachées,  en les  distordant même jusqu’à en faire des outils de la répression.

Jean-Fabien Spitz, professeur de philosophie politique, dans son essai*, revient sur les conséquences des politiques économiques et sociales qui affectent la population laborieuse depuis une quarantaine d’année en France. Ainsi il rappelle que la part des salaires sur la valeur ajoutée en France a baissé de 10 points passant de 74% en 1977 à 64% en 2007 au profit direct du capital. Cela est dû à des politiques délibérées produisant une précarité accrue au sein  du salariat. Il souligne en parallèle le repli identitaire qui affecte un bon tiers de l’électorat.

La question est de savoir comment sont considérées les valeurs républicaines dans un contexte de capitalisme triomphant, et surtout de quelles interprétations ou utilisations elles sont l’objet.

Le versant politique du libéralisme se limite seulement aux droits des individus et s’oppose à l’idée d’un Etat régulateur. La tyrannie de la marchandisation peut donc se déployer sans plus d’entrave. Paradoxalement le capitalisme agressif a besoin d’un Etat suffisamment fort lui garantissant la concurrence dans un marché qui vitalement doit rester en extension.

Mais ce capitalisme sans entrave fait que la société qui l’engendre se délite sous la frappe des inégalités sociales ou économiques. Le capitalisme triomphant ne peut ignorer longtemps la démocratie politique, ne serait-ce que pour se fonder sur une adhésion citoyenne dont il a un absolu besoin. Il s’agit donc pour ce libéralisme de veiller à produire du « consentement »  pour lui permettre de poursuivre son développement.

C’est ici qu’intervient « la République » mais telle que veulent la penser les néo-libéraux abandonnant et niant par là-même sa mission séculaire d’émancipation, au profit d’un autoritarisme délibéré. Cette république-là, méconnaissable, affaiblie à l’extrême, ne fait donc plus obstacle à « la tyrannie de la marchandisation » mais au contraire la façonne à sa manière en faisant croire à la fusion prétendument heureuse des rapports marchands avec l’autorité politique. La république se transforme en conséquence en un alibi  pour la défense de l’ordre établi. Et Spitz de rappeler un Adolphe Thiers réprimant, sous la Commune, les forces démocratiques qui défendaient une société d’égaux libres et indépendants.

C’est au nom de cette république falsifiée que sont votés par exemple des lois qui portent atteinte aux libertés publiques. Et de citer, si proches de notre actualité, les lois de répression et de surveillance telles celles de mars 2010, ou encore la loi « anti-casseurs » du 10 avril 2019, et enfin celle scélérate du 25 mai 2021 « pour une sécurité globale » même si elle fut, en partie, (notamment l’article 24 du projet), jugée anticonstitutionnelle.

 

 Liberté, égalité, fraternité, laïcité

Ainsi nait et se développe une idéologie de nature sécuritaire contraire à un impératif de sûreté soucieux de l’intérêt général. Les discriminations et exclusions sont niées, et l’inégalité consacrée sous le couvert d’une « égalité » apparente ou abstraite, dans un contexte d’accélération déraisonnée des inégalités sociales, comme dans notre pays depuis quelques dizaines d’années. L’exclusion ainsi engendrée dans notre société alimente de surcroit le repli identitaire au lieu de le combattre comme le ferait une République sociale exemplaire.

Quant à la liberté, dépendante du marché, calibrée à son service, elle se voit privée de ses valeurs politiques qui pourtant fondent la souveraineté du peuple. La liberté individuelle, avec le contrat comme mode de fonctionnement, s’établit au détriment d’une liberté collective capable de promouvoir et de défendre l’indépendance des plus faibles dans la société.

La valeur de fraternité est donc elle-même remise en cause par le marché puisque ce dernier ne saurait tolérer l’inquisition d’un Etat providence qui chercherait à déterminer les besoins individuels, à juger le mode de vie des plus pauvres, et qui prétend les assister–« un pognon de dingue ! » – au lieu de créer les conditions de leur indépendance économique.

Relativement à la notion de laïcité, la République est convoquée, mais là encore de manière frauduleuse, pour conforter et affirmer les identités religieuses, nationales ou culturelles à un moment où précisément ceux qui emploient ce vocabulaire s’ingénient à détruire les institutions sociales qui rendent possible la cohésion nationale.

Dès lors, la République devient une arme des conservateurs, une manière pour la droite de dissimuler les inégalités et non plus une arme de la gauche pour défendre une société égalitaire. Ce ne doit pas être une raison pour en abandonner le principe.

La République doit rester celle de Louis Blanc ou de Jaurès, Louis Blanc qui écrivait un an avant sa mort : « la République ce n’est pas seulement l’hérédité monarchique supprimée,  le principe d’association consacrée, le droit de réunion reconnu, la conscience affranchie, la pensée libre. La République, c’est l’école ouverte aux pauvres comme aux riches, c’est la possession des instruments de travail rendue de plus en plus accessible aux travailleurs ; c’est l’abolition graduelle du prolétariat ; c’est l’incessante recherche des moyens à employer pour que tous arrivent à pouvoir développer librement leurs facultés inégales, pour que la joie des uns ne s’achète pas au prix de la douleur des autres. »

Si l’on veut éviter l’extrémisme, il est une seule solution viable, celle de réduire les inégalités sociales par la voie d’une véritable démocratie politique, définition même d’une République responsable, factrice d’émancipation citoyenne.

Jaurès n’a-t-il pas dit du socialisme qu’il était la République jusqu’au bout ?

JMarc Gardère

*La République ? Quelles valeurs ? Essai sur un nouvel intégrisme politique, Jean-Fabien Spitz, Gallimard, NRF essais

 

lundi 8 mai 2023

Résistances

Emmanuel Macron fait interdire, par préfets interposés, les manifestations appelées par les organisations syndicales dans un certain nombre de villes, notamment à Lyon, contestant sa politique de casse sociale. 

Il le fait un huit mai, jour de la capitulation de l'Allemagne nazie. Méconnait-il que c'est au lendemain de cette guerre que les principales conquêtes sociales furent mises en place sous l'impulsion des forces politiques issues de la Résistance ?

Ainsi ces entraves aux manifestations syndicales, sous prétexte que ces dernières porteraient atteinte à la tranquillité et au bon déroulement des célébrations officielles, sont-elles contraires à l'esprit même de ce qui conduit à la victoire de 1945, en négation des acquis sociaux qui suivirent au prix d'un combat héroïque, tel celui de Jean-Moulin notamment, et de tant d'autres, que Monsieur Macron prétend vouloir honorer.

JMG


dimanche 12 mars 2023

Homicides

 Un député de la Nupes, Aurélien Saintoul, membre de la France insoumise, c’était le  13 février dernier en plein débat parlementaire sur les retraites, traitait d’assassin Olivier Dussopt le ministre du travail. Ce dernier s’en était offusqué et avait demandé des excuses à l’intéressé qui dans la foulée s’était exécuté, sous la pression semble-t-il de son propre camp soucieux d’une crédibilité qu’il entendait ne pas perdre.

La question derrière la polémique

Le député Aurélien Saintoul soulignait que la contre-réforme des retraites, la énième du genre, ajoutée à la politique gouvernementale depuis 2017, se trouvaient en corrélation avec l’augmentation des victimes d’accidents du travail et de maladie professionnelle. On peut prendre le terme d’ « assassin » au premier degré comme l’ont fait, pour des raisons politiciennes, les députés macronistes.

L’attaque du député Saintoul était sérieuse, elle touchait à une réalité douloureuse,  la vie au travail elle-même dans ce qu’elle peut avoir de pénible ou parfois de mortel.

Aurélien Saintoul appuyait là où ça fait mal, soulignant l’augmentation des accidents mortels du travail depuis quelques années (de 550 cas en 2017 à 733 en 2019). Il y aurait en France, selon Eurostat, 3000 accidents du travail par an pour 100 000 salariés, plaçant notre pays parmi les plus exposés. L’assurance maladie a comptabilisé 645 morts au travail en 2021 pour 800 000 cas d’accidents du travail.

On note que les travailleurs intérimaires payent un plus lourd tribu que les permanents. Toutefois le nombre d’accidents, toujours selon l’assurance maladie, aurait accusé une baisse de près de 10% entre 2019 et 2021, baisse consécutive selon elle à de meilleures formations dispensées aux apprentis.

On compte deux fois plus d’accidents du travail chez les hommes que chez les femmes, les métiers exercés étant plus à risque pour les uns que pour les autres et parce qu’il apparait que les femmes apportent une plus grande attention aux respects des préventions.

On note également que la fréquence et la gravité des accidents augmente avec l’âge ce qui milite pour un âge de départ à la retraite moins avancée. La logique est implacablement d’actualité : plus tôt vous partez en retraite moins vous risquerez l’accident au travail.

Les secteurs les plus concernées sont par ordre d’importance le bâtiment, la logistique et l’agriculture en des lieux et conditions de travail multiples dans la nature des risques, (charges lourdes, travaux en hauteur, intempéries…)

Les milieux du BTP dévoilent une  sinistralité plus grande dans la mesure où les intervenants sont variés et qu’une multitude de petites entreprises sont susceptibles d’intervenir rendant d’autant plus difficile la diffusion des pratiques de prévention.

Sont également concernés, mais avec peut-être un peu moins d’intensité tous les métiers liés aux activités minières, aux travaux agricoles ou forestiers. L’éloignement de ces lieux de travail des centres de secours sont un facteur supplémentaire de risques.

Il en est un autre, plus global et plus structurel, lié à l’externalisation des tâches, opérée par les grandes entreprises ou les grands groupes industriels et commerciaux auprès d’entreprises sous-traitantes. Celles-ci sont rendues particulièrement vulnérables par le manque de culture de prévention des risques. D’autant plus que les instances représentatives de personnel sont ici beaucoup moins présentes pour organiser la prévention. L’exposition aux risques n’est pas compensée, comme c’est le cas des grandes entreprises, par un respect plus ordonné de mesures préventives visant à réduire les risques de maladie professionnelles ou d’accidents du travail.

Plus généralement il est à noter que les troubles musculo-squelettiques (TMS) sont en progression importante depuis quelques années (gestes répétitifs ou vibrations par exemple par l’utilisation d’engins). Soulignons enfin l’importance et la persistance des risques psychosociaux consécutifs globalement à la désappropriation par les salariés des processus de production ; ou dus à un management très souvent inapproprié, déterminé par des exigences toujours plus grandes en productivité dans le contexte d’un capitalisme financier triomphant.

Un monde du travail fragilisé

C’est dire l’importance de dispositions législatives et réglementaires visant à protéger la santé comme la sécurité des salariés. En 1982 le Comité d’Hygiène et de sécurité devenait le CHSCT montrant l’attention portée (lois Auroux) par le gouvernement de l’époque aux conditions de travail. La mesure semblait révolutionnaire : le CHSCT s’affranchissait ainsi du comité d’entreprise dont la compétence se limitait à la dimension économique de l’entreprise.

Malheureusement et depuis le 1er janvier 2020 une nouvelle loi travail disposait de la suppression du CHSCT dans un but inavoué mais assez clair : fragiliser le contre-pouvoir syndical dans les entreprises en matière d’hygiène, de sécurité et de conditions de travail. Tout cela dans le contexte d’une politique dite de l’offre traditionnellement attribuée à la droite mais menée par un Emmanuel Macron (succédant à Hollande), privilégiant la liberté des entreprises plutôt que les souhaits et les intérêts des salariés. Cela entre en résonnance avec une dévalorisation du travail passant par la diminution des moyens accordés à l’inspection du travail par exemple.

Ainsi sont supprimées les instances de représentation des salariés, comité d’entreprise, les délégués du personnel et CHSCT se transforment en une structure unique : le Comité Social et Economique (le CSE), le CHSCT se réduisant en une simple commission. La même chose devait s’appliquer dans l’ensemble des fonctions publiques.

Depuis une vingtaine d’années les Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail avaient fait leurs preuves pour compenser ou diminuer réellement les risques que subissent les salariés dans l’exercice de leurs métiers. En cela le CHSCT était respecté de l’ensemble du patronat. Son avatar, la commission Santé, Sécurité et Conditions de Travail (SSCT), ne pourra donc plus jouer pleinement le même rôle d’expertise : elle n’en aura plus les moyens répondant ainsi à une pression patronale exercée de longue date. Cela s’accompagne d’une diminution drastique du nombre d’heures de délégation des représentants du personnel.

Bien sûr les membres des gouvernements qui auront été à l’origine de la fragilisation des contre-pouvoirs en matière de conditions de travail ne sont pas pour autant des assassins. En cela le député Saintoul avait tort. Mais il avait raison en dénonçant des politiques publiques qui, ne prenant pas la juste mesure des choses en matière de droit du travail, peuvent conduire au pire.

 

JMG

article paru dans le n°303 mars 2023 de Démocratie et Socialisme

 

mercredi 8 mars 2023

Ressources humaines

Le conflit sur les retraites nous aura permis de voir qu'Emmanuel Macron, le chantre du néo-libéralisme et du "management" version "start up nation", n'était pas un si bon "manager", qu'il était même en la matière particulièrement mauvais. Heureusement (pour lui) qu'il n'a, si j'ose dire, à s'occuper que de l'Etat, et non pas d'entreprise car la sienne, depuis longtemps, serait en faillite. On a beau avoir fait l'ENA, l'intelligence n'est pas donnée avec le diplôme.

Le 14 avril dernier, le conseil constitutionnel validait "sa" réforme des retraites et, dans la nuit qui suivait, il la promulguait, battant nuitamment, et de façon brutale, tout espoir que pouvait encore cultiver chacun des hommes ou des femmes de ce pays qui, en état de légitime défense, manifeste depuis des mois pour le maintien de leur droit. 

Un droit bien banal d'ailleurs, et pas si exorbitant, qui consiste à prendre une retraite méritée telle qu'elle était promise au moment de prendre un emploi, retraite qui, sans obliger le bonheur, le permette, le conditionne, et tout au moins ne l'interdise pas dans ce qui "reste d'années à vivre".

Cette réforme, purement idéologique, est imposée alors même qu'aucune réflexion sur les conditions du travail et leurs améliorations nécessaires n'ait pu être menée, ni même que l'emploi des séniors, problématique dans notre pays, n'ait fait fait l'objet du moindre début de solution. Ainsi les salariés de 62 ans qui sont au chômage devront attendre deux ans de plus au moins pour faire valoir leurs droits à la retraite, opérant par la même occasion un transfert de dépenses vers l'allocation chômage si tant est que celle-ci ne soit encore largement diminuée.

Cette situation les citoyens et le monde du travail  l'ont déjà connue lors des précédentes réformes sur les retraites comme si celles-ci faisaient partie des horizons indépassable des forces conservatrices.

Déjà en 93 avec la loi Balladur qui touchait le secteur privé et qui obligeait les salariés, surtout les femmes déjà, à travailler jusqu'à soixante sept ans pour leur permettre une retraite "complète". Puis, prétextant un alignement sur le privé, fut votée, pour le secteur public, la réforme de 2003 initiée par Chirac et Raffarin, alors que le peuple avait voté Chirac pour faire barrage à l'extrême-droite. On vit donc comment ce peuple en fut remercié, le gouvernement de l'époque instituant ainsi une sorte de jurisprudence dont la vague douloureusement nous atteint encore aujourd'hui.

 

mercredi 1 mars 2023

Impuissance parlementaire

On a beaucoup dit que les députés de la Nupes, et plus encore parmi ceux de la France Insoumise, bloquaient le fonctionnement de l’Assemblée Nationale, et donc ne permettaient pas le débat sur la réforme des retraites. Il aurait fallu notamment que l’article 7 du projet, celui qui détermine l’âge légal de départ à la retraite, puisse être discuté sans l’obstruction parlementaire dont il aurait été l’objet. Et en effet le vote de cet article par la représentation nationale n’a pu avoir lieu au grand dam du gouvernement qui pensait ainsi écrire dans le marbre ce fameux âge de départ.

Les députés LFI ont multiplié les amendements voulant ainsi accompagner et soutenir le mouvement social mais avec, en quelque sorte, les armes de l’impuissance, les seules qui leur soient données. Même les organisations syndicales ont dans leur ensemble condamné les actions de ces députés. Et le Front National lui-même, un comble, a su tirer son épingle du jeu en faisant passer ses députés pour des sages de l’Assemblée.

La polémique ainsi crée, artificielle, ne sert donc pas la gauche. Elle la sert d’autant  moins  que les attaques les plus virulents sont réservées au groupe le plus important qui compose la Nupes.

Cela bien sûr ne manque pas de nourrir l’antiparlementarisme qui caractérise la vie politique française. Ce Président dédaigne de respecter la représentation nationale en se servant sans vergogne des outils que lui offre la Constitution de la Vème république.

La chienlit parlementaire, s’il en est, c’est lui. L’article 49-3 servis à toutes les sauces budgétaires, et au-delà, c’est lui ; l’article 47-1 qui permet de raccourcir encore plus le débat c’est encore lui qui l’utilise, même au risque de l’anticonstitutionnalité.

La Constitution de la Vème République c’est la cour des miracles de la démocratie ou de ce qu’il en reste, c’est la courte-échelle faite à E. Macron pour réaffirmer cyniquement son mépris du peuple.

Ce qui vient de se passer à l’Assemblée Nationale, ce prétendu foutoir parlementaire, ce tumulte qui peut sembler infantile et dont la droite, d’un extrême à l’autre en passant par le macronisme, aura fait ses choux gras, ne sont pas le fruit du hasard : mais bien plutôt la conséquence naturelle d’un régime constitutionnel qui laisse la part trop belle à l’exécutif même lorsque, et c’est le cas ici, ce dernier ne détient qu’une majorité relative (qui un temps a pu donner à certains des espérances déçues sur une lecture plus démocratique de la Constitution).

C’est pourquoi il convient de ne pas se tromper d’adversaire, de ne pas se donner plus de bâtons qu’il n’en faut pour se faire battre. L’assemblée Nationale est à l’image du pays, celle d’une France bloquée, bâillonnée, qui ne laisse rien passer d’une inspiration démocratique. C’est pourquoi pour l’heure la rue doit prendre le relais et le mouvement social rester vivace et combatif.

La victoire est incertaine mais c’est bien la seule solution donnée au monde du travail pour défendre pour le moins ce qu’il a de par son histoire durement conquis. Et donc il est impératif de préparer le 7 mars prochain dans l’unité la plus large possible.

En attendant une VIème République plus respectueuse de l’intérêt général.

JMG

mercredi 1 février 2023

Retraites : encore une réforme à la con...mais pas que

 

La réforme des retraites telle que la veulent Macron et la droite ne se justifie pas en soi, elle est inutile, nocive, anti sociale bien sûr, anti démocratique, et les raisons pour la mener à bien sont plus ou moins explicites, plus ou moins inavouées. Que nous cache cette réforme ? Pour quoi, pour qui est-elle faite ?

Il s’agit d’abord de nous faire porter l’attention ailleurs, regarder autre chose que les problèmes les plus importants, ceux-là mêmes que le pouvoir n'est plus capable, par volonté, par manque de courage ou par paresse, de résoudre.

C’est que pour ce gouvernement les urgences peuvent attendre comme celle de l’hôpital public qui se meurt, comme l’éducation nationale abandonnée, comme l’ensemble des services publics qu’on a systématiquement délaissés non seulement dans les zones périurbaines, ou néo-rurales, mais aussi au cœur des villes.

Pour paraphraser un ministre de l’Intérieur de droite : Gouvernants vous avez un problème, voire plusieurs ?, créez-en un autre ! Et un plus grand même qui soit capable de faire de l’ombre à ceux auxquels, moyennant un peu de responsabilité publique, vous auriez pu et dû dans l’intérêt général apporter quelque solution.

Agrandissez l’abîme du chaos, voilà donc la solution et la « réforme » des retraites procède de cette veine-là. Tout comme en son temps la réforme territoriale par exemple, réforme superflue qui n’avait d’autre but que de redistribuer des cartes sans changer véritablement de jeu, mais qui permettait à Valls ou aux sociaux libéraux de montrer qu’ils restaient maîtres du jeu en matière de système administratif.

Il est un autre moyen de semer le désordre, tout aussi efficace, diviser pour régner en exaspérant le conflit des générations.  Ce conflit potentiel fait office de champ de bataille pour justifier les mesures régressives du gouvernement en matière de retraite. Ainsi les retraités d’aujourd’hui seraient-ils responsables d’une dette dont le poids incombe déjà, injustement, aux jeunes générations. Les anciens seraient égoïstes, sans considération pour de plus jeunes qui leur permettent de vivre une retraite sans péril économique. Et cela est étayé par des sondages faisant apparaître que l’électorat de Macron serait surtout composé de retraités favorables à une réforme susceptible de sauver un système dont ils seraient les seuls bénéficiaires.

Centralisation et verticalité.

Cette contre-réforme s’inscrit aussi, et de façon brutale, dans une volonté qui ne se dément plus depuis des années de confisquer aux partenaires sociaux un domaine qui pourtant principalement leur appartient : la gestion  des organismes de protection  sociale.

Les retraites comme l’ensemble de la sécurité sociale se fondent sur des cotisations appliquées aux salaires, elles en constituent une base financière qui devrait être gérée par les partenaires sociaux, salariés et employeurs, sans qu’un gouvernement dût s’en mêler.

Le gouvernement Macron, à la suite d’autres, et dans cet élan centralisateur et confiscatoire qui domine aujourd’hui les relations sociales, ne se seront pas privés de se mêler au fond de ce qui ne les regarde pas. Cette réforme annoncée des retraites peut être perçue par l’ensemble du monde du travail comme une appropriation pure et simple exercée par le pouvoir central. Dans ce contexte l’argument de l’équilibre financier se révèle fragile voire mensonger…Macron lui-même en 2017 ne déclarait-il pas que les retraites n’étaient « plus un problème financier » ?

Une autre raison essentielle pousse l’actuel Président de la République à conduire cette réforme : apparaître le bon élève, premier de la classe dans la course à l’intégration européenne. Macron est de ceux qui vont plus vite que la musique européiste quitte à froisser quelques principes démocratiques. Macron le néo-libéral se fait un devoir de ne pas décevoir la commission européenne et mieux encore entend bien rester l’artisan principal d’une Europe qui précisément ne met pas la question sociale au cœur de ses préoccupations. C’est pourquoi la presse se fait si généreusement l’écho des autres systèmes de retraite dans les différents pays de l’union européenne, répétant à l’envi, sans d’ailleurs en apporter les preuves, que la France serait la plus généreuse en la matière, l’urgence étant dès lors de limiter ce qui passe aux yeux de Bruxelles pour un gaspillage d’argent public.

Lutte des classes

Ce qui se trame au niveau de l’union européenne est le reflet du pouvoir exercé par l’oligarchie.  Macron a été élu grâce ou par les plus riches de ce pays, il a reçu mandat des patrons du CAC 40 pour revenir sur les acquis sociaux. Il faut rappeler sans cesse à cet égard ce que disait en 2007 Denis KESSLER, vice-président du MEDEF, dans un article intitulé "Adieu 1945" :

"Le modèle français est le pur produit du Conseil National de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer et le gouvernement s’y emploie… Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du CNR… renforcé par le programme commun en 1981, à contre sens de l’histoire… Aujourd’hui face à la quasi-disparition du parti communiste, à la relégation de la CGT dans quelques places fortes, à l’essoufflement asthmatique du PS ?? Conditions nécessaires pour que l’on puisse envisager l’aggiornamento qui s’annonce".

Nul doute que ce point de vue et largement partagé au sein du pouvoir macroniste. Il donne au Président de la République actuel une boussole politique. Un contre-programme est aussi un programme susceptible de rassembler un camp, celui de l’oligarchie et de « la finance » dont le président Macron est issu. Il ne s’en cache plus, assuré qu’il est de n’être pas réélu.

Cela doit inciter le monde du travail à continuer la lutte, rassemblé dans un mouvement social le plus unitaire possible. L’opinion publique a bien compris que l’argument financier d’un maintien à l’équilibre du système ne tient pas ou n’est pas suffisant. Cette réforme est idéologique, elle vise à accentuer et à asseoir un pouvoir qui méprise le peuple et méconnait le monde du travail. C’est la réforme d’un petit Jupiter.

JMG

vendredi 30 décembre 2022

Hôpital : l'urgence absolue

 Oui, l’hôpital est en danger, il brule même, et pour paraphraser cet autre discours sur l’urgence, « nous regardons ailleurs », comme si cela ne nous concernait en rien, menace posée devant nous sans pouvoir la distinguer elle non plus. Sommes-nous devenus malades à ce point pour ne rien voir de l’épée de Damoclès qui pend sur l’hôpital public ?

C’est que le l’hôpital souffre d’abord de l’absence, sans doute voulue de la part des pouvoirs qui se seront succédés, de débat démocratique. Le néo-libéralisme, ou le libéralisme à tout crin, sans régulation de l’Etat, ne font pas bon ménage avec la démocratie ni avec l’intérêt supérieur du peuple.

 André Grimaldi, professeur émérite de diabétologie au CHU Pitié-Salpétrière à Paris, dresse un diagnostic de l’hôpital et énumère quelques mesures à prendre pour le sauver : « L’hôpital nous a sauvé : sauvons le », livre préfacé par Alain Supiot. 

Ce dernier cite Cornélius Castoriadis : «  Faire toujours de son mieux sans en attendre un profit matériel n’a pas de place dans l’échafaudage imaginaire du capitalisme ». C’est que le serment d’Hyppocrate doit transcender les lois le plus souvent mortifères du marché. La politique menée depuis plus de trente ans, fondée sur la course à la rentabilité et au profit, au mépris de l’intérêt humain,  conduit inexorablement à la disparition de l’hôpital public lequel devrait rester pourtant au centre des politiques publiques de santé.

Il y a lieu, plus que jamais, d’exiger la continuité du service et son libre et égal accès pour tous, conceptions qui sont étrangères par nature au secteur privé. L’hôpital doit rester à appartenir à tous et à chacun. C’est sans compter les exigences des marchés financiers et les prescriptions de l’Union européenne.

Rénovation ou privatisation ?

André Grimaldi nous rappelle l’enjeu actuel de la privatisation qui menace. Deux-cent vingt milliards d’euros pour les dépenses de santé constituent un trésor potentiel qui suscite l’envie des puissances d’argent. On peut y ajouter les dépenses de la branche vieillesse soit cent-trente-neuf  milliards par an.

Pour profiter de ce gâteau prometteur la stratégie néo-libérale s’attache à affaiblir l’hôpital. Jusqu’à trente pour cent des lits sont aujourd’hui fermés. Dix pour cent des Français n’ont pas de médecins traitants et la pénurie devrait être effective jusqu’en 2030.

L’actuelle insuffisance, voire la défaillance de la médecine de ville constituent avec la conception d’hôpital-entreprise deux causes essentielles de la menace qui pèse sur l’hôpital.

La charte de la médecine libérale prévoit depuis 1927 la liberté d’installation et le paiement à l’acte combinées au début des années soixante-dix avec la mise en place du numérus clausus.

Résultat moins de 40% des médecins de ville prennent encore des gardes si bien que les patients sont amenés désormais à considérer l’hôpital comme un médecin de premier recours. C’est donc la médecine de proximité qui se montre insuffisante.

André Grimaldi appuie là où ça fait mal en notant que la Fédération Hospitalière de France (FHF) est présidée par des politiques n’appartenant pas au monde hospitalier, tels Gérard Larcher, Claude Evin… ceux-ci relayant et promouvant une gouvernance de l’hôpital conforme à une orthodoxie bien en cour au sein de l’Union européenne.

L’hôpital-entreprise

C’est à partir de l’année 2004 qu’est introduite la tarification à l’activité, (dite T2A comme pour obscurcir plus encore la question), utile à susciter une concurrence entre les établissements hospitaliers tout en donnant l’avantage à ceux appartenant au secteur privé : quatre grandes chaînes internationales financiarisées (Ramsay, Elan, Vivalto, Almaviva…) lesquelles opteront pour les activités profitables, notamment la chirurgie ambulatoire, au détriment des non rentables comme l’obstétrique. Dans le même temps les dépassements d’honoraires augmentaient de plus de 30% entre 2012 et 2017.

En 2009 la loi Bachelot supprimait le service public hospitalier au profit d’une gouvernance d’entreprise menée par un directeur administratif « seul maitre à bord ». Etait inscrite dans la loi la recherche de la rentabilité. Le « codage » décrié à juste titre par les soignants accompagnait donc désormais une marchandisation du système, le « business » plan l’emportant sur la visée médicale.

Le budget hospitalier ne progressait en moyenne qu’un peu plus de 2% alors que celle des dépenses se situait entre 4 et 4,5%. La paupérisation s’avançait donc et plus encore s’agissant de psychiatrie dont la dotation dépassait tout juste un pour cent en moyenne annuelle.

Le débat était dès lors escamoté et confisqué par une élite technocratique « conseillée » par des sociétés telles que Capgemini ou bien encore Mckinsey qui récemment défrayait la chronique pour des marchés illégalement attribués au prix fort.

Plusieurs types de manipulation pour tuer ou dissoudre le service public hospitalier comme le montage de partenariat public privé rompu à une répartition inégale des tâches : au privé les les activités rentables, au public les plus dépensières.

La solidarité plutôt que la charité 

L’hôpital est à la croisée des chemins. André Grimaldi propose dix mesures quelque peu inégales et parfois difficiles à mettre en œuvre tant le système hospitalier souffre depuis des décennies d’une marchandisation rampante mais impitoyable. Un plan de santé publique sur cinq ans s’annonce nécessaire pour que la solidarité prime à nouveau sur la charité. La santé est un bien supérieur à tous les autres. Rien dans les politiques menés par l’actuel gouvernement ne présage de bon pour la santé publique. Il est plus facile semble-t-il de faire une réforme des retraites inutile que de sauver l’hôpital. Macron s’acharne, il ne fera aucun cadeau.

L’hôpital est un bien  précieux, vital, qui nous appartient encore, ne permettons pas son saccage.

JMG


article paru dans le n°301 de "Démocratie et Socialisme" le magazine de la Gauche Démocratique et Sociale (GDS)

samedi 17 décembre 2022

La claque

 Au fond on ne sait grand-chose de l’affaire Quatennens à part bien sûr qu’elle fait parler. Il n’est pas extraordinaire qu’un homme, député, appartenant à une organisation ou mouvement qui fait du féminisme et de la cause des femmes un pilier principal de son engagement, soit tracé, surveillé, commenté, et ce même à l’issue d’une décision judiciaire qui pourtant présente « l’autorité de la chose jugée ».

Adrien Quatennens est condamné, il en accepte la sentence (quatre ans de prison avec sursis et 2000 euros de dommage et intérêts), et l’aura même appelée de ses vœux comme de  ses aveux, et fait profil bas dans une bonne partie des interviews données à la Voix du Nord et à BFM.

Mais aussi il se défend en relativisant, en « contextualisant », en expliquant et en revenant à sa vérité, la sienne qu’il entend légitimement partager. Tout pourrait redevenir calme, mais c’est sans compter l’opprobre qui lui colle désormais à la peau. Ainsi doit-on se demander  à qui profite non seulement le crime, mais aussi la condamnation.

A droite on nous dit que c’est bien fait pour un homme dont le mouvement a fait de la cause des femmes un combat permanent. Et cet homme doit payer, quitte à  emporter avec lui le mouvement qui le fit député.

La bonne aubaine pour ces droites, dont la vertu n’est pas le fort et qui s’empressent parfois en sourdine d’aggraver la sentence via ses chaînes d’information, pas mécontente d’avoir débusqué un « donneur de leçon » pris à son propre piège. Ainsi on fait passer pour pertes et profits les crimes et méfaits, autrement plus graves (car la hiérarchie en ce domaine, ça existe) d’un député LR dont on a presque dans ce vacarme oublié le nom.

C’est pourquoi ceux qui composent encore la NUPES voire même au sein de LFI, féministes ou pas, devrait s’abstenir de crier avec les loups et de charger encore plus la barque de la vindicte. La droite sait très bien le faire, pas la peine de l’y aider.

Adrien Quatennens est condamné par la justice. N’en jetons plus aux chiens. La claque pour lui aussi aura été violente.

JMG

mercredi 16 novembre 2022

Pour une information pluraliste et non soumise

Les célébrations de la fin de la guerre de 14-18 rappellent  à notre souvenir, outre le sacrifice des peuples, que les guerres ne se déclarent jamais tout à fait par hasard, mais sont le produit de circonstances particulières et surtout de politiques mal menées. Notre pays s’enlise dans une droitisation favorisée en ce moment même par l’instrumentalisation de l’immigration dont le parti  lepéniste, mais aussi la droite classique, se servent sans vergogne pour asseoir une idéologie fondée sur la haine et le rejet de l’immigré.

Et il se trouve que cette xénophobie est entrée, si l’on peut dire, dans un champ concurrentiel où l’on voit l’extrême droite italienne, désormais au pouvoir avec Giorgia Meloni, le disputer aux droites extrêmes en France.  Qui sera le plus dur à droite, qui sera le plus dur en Europe pour traiter de cette question devenue électoralement et politiquement essentielle et alimentée artificiellement par des medias aux ordres du "bloc bourgeois"?

Cette question voudrait en cacher d’autres, autrement plus importantes pour l’avenir de notre pays,  comme  celle du devenir de l’hôpital public ou des prestations sociales. Serons-nous soignés demain, et dans l’égalité et le respect de chacun ? Au train où vont les choses, rien n‘est moins sûr. En témoigne le vote par le parlement du projet de loi de financement de sécurité sociale (PLFSS) pour 2023 qui ne prend pas la mesure de l’urgence et qui au contraire, en s’aidant d‘article 49-3 qui est devenu ou redevenu ces dernier temps le symbole de la non-démocratie et du mépris réservé à l’Assemblée Nationale, fragilise grandement un conquis social qui pourtant appartient naturellement et  historiquement au monde du travail. Ainsi l’objectif national en matière de dépenses d’assurance maladie défini par Macron et son gouvernement est-il seulement de 3,7%, bien inférieur à l’inflation prévue, alors qu’une bonne gestion l’exigerait plutôt à hauteur de 5%.

Les reculs sociaux, ou les atteintes aux libertés publiques, ou bien encore l’instrumentalisation des questions migratoires, ne sont rendus possibles que par des Media aux ordres du pouvoir et concentrés à l’extrême. Il est urgent, il est nécessaire de combattre cette concentration des Media aux mains d’une poignée de milliardaires qui font la pluie et le beau temps idéologiques. Le magasine de GDS « Démocratie et Socialisme », qui fête son trentième anniversaire le 10 décembre prochain, témoigne de la persistance et de la nécessité d’une presse militante libre et indépendante contre une culture de la soumission.

On aura  retenu l’épisode d’un certain Hanouna qui traitait dans son émission un député de la Nupes de «merde » parce ce que ce dernier dénonçait les malversations d’un Bolloré en Afrique. Cette vulgarité, triomphante et servile à l’égard des puissants, en dit long sur une bataille idéologique de plus en plus difficile à mener. En témoignent aussi les débats jamais véritablement contradictoires sur des chaines en continue dites d’information, telle CNews notamment, qui développent à l’envi les thèmes chers à la droite comme à l’extrême-droite. Paradoxalement cela révèle la faiblesse d’un pouvoir de moins en moins démocratique, de plus en plus autoritaire, qui n’a plus de projet, et qui n’en a jamais eu, à part celui de revenir sur les acquis inspirés du Conseil National de la Résistance.

La bataille, la lutte doivent continuer, dans l’unité à gauche la plus large possible.